13.03.2010
11. le vanneur compulsif
Arrivé tard, je dus traverser la salle.
Il y avait… Je ne sais pas ? Une vingtaine de personnes dans un séjour aux trois quarts plein.
Manteau sur le bras, d’un bonjour à l’autre, en maillons : quelques bises, deux ou trois formules de politesse, les nouvelles en peu de mots, une épaule serrée.
La monotonie des entames, fastidieuse, rassurante, que suit un désœuvrement qu’on espère fugace. Comme on se sent bête et ballant, il faut vite reparcourir les visages pour trouver l’arrimage. Et c’est une voix qui m’accrocha.
Chaude, grave, et pourtant claire sur le fond de rumeur ; ponctuée de gloussements fréquents. Ces rires au dessus du brouet de sons faisaient aux intonations du beau causeur comme un écrin chiffonné.
Non, franchement, ça vous avait une belle allure. Et puis, j’aime bien rire.
Un prétexte vite trouvé. Une histoire de vin sans doute, une bouteille qui me faisait de l’œil, quelque chose dans ce goût là. Je pris place parmi les rieurs.
Ah, le bel esprit.
Vif.
Ça foisonnait.
Comme au spectacle, avec nos rires en guise de bravo.
Tout, absolument tout ce qui se passait dans la pièce, des conversations aux allures, des grignoteries aux alcools, tout, donc, était prétexte à d’érudites et spirituelles digressions qui finissaient par un bon mot qui fait mouche.
Ce petit bonhomme sans mine, chétif et vouté. Vêtu sans recherche et mal servi par un cou maigre d’où tombaient de grands pans de peau rutilait pourtant de charmes et maniait une étrange alchimie qui transformait l’anodin d’une soirée en d’irrésistibles amuse-gueules.
Nos gueules qui, d’ailleurs, s’endolorissaient un peu avec les heures.
Et ce garçon brillant qu’on entourait, on aurait bien voulu le séduire un peu à notre tour.
Mais là, résistance : un mur d’acier lisse, sans prises, et qui ignorait l’échange au point de teinter notre belle humeur d’un peu d’aigre.
Même en forçant l’ivresse dans un mouvement sans grand espoir de retour vers l’euphorie.
C’est bon, on a compris que tu étais drôle, grommelai-je sur le balcon en tirant sur une cigarette de plus. Tandis qu’à travers le verre mal poli et un peu torve de la porte fenêtre, m’apparaissait dans le visage déformé du vanneur compulsif, évidente, transparente, la vilaine manie derrière le talent. Les laides acrobaties d’une tête trop subtile qui tournait en tous sens comme un insecte prisonnier et donnaient, par le mouvement l’illusion, d’un contenu à une cruche vide.
Et je changeai de place pour de plus fades mais plus riches conversation.
« Sachant que l’acteur projette une définition de la situation en présence des ses interlocuteurs, on peut s’attendre à ce que des événements se produisent dans le cours de l’interaction qui viennent contredire, discréditer ou jeter d’une façon ou d’une autre le doute sur cette projection. Lorsque ces ruptures se produisent, l’interaction elle-même peut prendre fin dans la confusion et la gêne. Certaines des hypothèses sur lesquelles les participants avaient fondé leurs réponses devenant intenables, les participants se trouvent pris dans une interaction où la situation, d’abord définie de façon incorrecte, n’est désormais plus définie du tout. La personne dont on a ainsi discrédité la présentation peut en ressentir de la honte tandis que ses partenaires éprouvent quant à eux un sentiment d’hostilité ; finalement, tous les participants peuvent se sentir mal à l’aise, déconcertés, décontenancés embarrasséseet tendent à éprouver cette sorte d’anomie qui se produit quand s’effondre ce système social en miniature que constitue l’interaction face à face. »
Erving Goffman in La mise en scène de la vie quotidienne
16:33 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
03.03.2010
10. les mains noires
Des racines à fleur
D’un sol de sable
Et d’humus
La taule rouillée, mangée
De la remorque
Tonne
Aux coups des rondins.
Les écorchures sur mes mains noires.
« Quand à la fin de l’automne, les rayons du soleil deviennent moins ardents et la chaleur plus humide, que Zeus tout-puissant fait tomber la pluie, et que le corps de l’homme retrouve son agilité ; quand Sirius n’accomplit pas, pendant le jour, un long trajet au-dessus de la tête des mortels, mais fait de la nuit la plus grande partie de sa course ; quand le bois qu’abat la cognée est le moins piqué des vers, que les arbres laissent tomber leurs feuilles à terre et cessent de pousser : c’est qu’il faut songer à couper du bois ; le moment est bon pour cette besogne. »
Hésiode in Les travaux et les jours
11:24 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : hésiode, bois, cognée, poèsie, zeus, sirius, mains, rondins
27.02.2010
9. anglais approximatif
Un ami m’affirma avoir rencontré un anglais approximatif.
Aristide Briand : "Elle aurait dû rester dans sa prairie la Jeanne, à compter ses moutons, à filer leur laine, au lieu de jouer à la guerrière ! On aurait eu de beaux mariages Plantegenêt, un royaume franco-anglais, un royaume invincible, qui aurait tenu l'Europe en paix pour les siècles des siècles, ah, l'engeance des... vierges !" In Waltenberg d'Hédi Kaddour
A quelle pucelle doit-on la dernière retraite des retraités britons ?
(Sont-ils revenus depuis ?)
((Et étaient-ils si nombreux à partir ?))
12:29 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : aristide briand, waltenberg, hedi kaddour, anglais, jeanne d'arc, guerre de cent ans, immobilier
26.02.2010
8. et si...
... je revenais.
01:42 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
09.06.2009
7. vos luttes partent en fumées
On oublie maintenant comme nous avions froid, les bras croisés, ce frêle accent aigü voué à l'effacement au bout de nos doigts.
Ce n’est jamais le manque de nicotine qui m’a fait supporter les climats les plus rudes, c’est la respiration que permet la cigarette, cette sortie momentanée mais indispensable ; parenthèse de bouffées.
Mais, les usages sociaux faisant, il est des plus difficiles de ne pas tomber de l’épuisante routine des taches professionnelles en fastidieuses conventions de bavettes.
Heureusement, la grégarité est prévisible, et il est finalement possible d’éviter les foules de fumeurs qui se retrouvent aux pieds des murs en verres fumés à heures immuablement régulières.
« La cigarette est un symbole de la vie moderne, qui n’apporte aucun délassement et que n’accompagne aucune réflexion approfondie et sérieuse. Elle stimule, mais s’éteint au moment où la pensée commençait à s’enflammer. Minime occupation des mains désœuvrées, elle fournit une apparence de bon accueil lors d’une visite brève et se donne pour un symbole d’hospitalité quand ni le temps ni l’heure ne permettent de proposer autre chose. »
Alexander von Gleichen-Russwurm Die Zigarette Berlin 1914
19:31 | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : cigarette, alexander von gleichen-russwurm, pz


